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TEMOIGNAGE DE Christian COMTE : Le point de convergence évident entre philosophie et management : C’est l’humain.

Christian COMTE, professeur de philosophie, puis concepteur/ formateur est aujourd’hui coach, consultant et Directeur de SYMPHONIA, cabinet de consulting où il traite de problématiques à forts enjeux humains, comme la négociation, la gestion de conflits, le coaching de dirigeants, la diversité culturelle …
Son témoignage, ponctué d’exemples pertinents et nourri par son expérience à la fois conceptuelle et pratique, nous éclaire sur les multiples possibilités d’une philosophie appliquée au management et à l’entreprise. Christian COMTE fait l’apologie « d’un travail à visage humain. »…

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Christian COMTE : Au tout début de ma vie professionnelle, j’ai été professeur de philosophie à Marseille et ce, durant 2 ans.
Puis, intéressé par la formation continue, qui apparaissait avec la loi de 1971, je suis venu à Paris. J’ai obtenu un poste de formateur/ concepteur dans un centre de formation interentreprises qui portait sur la communication, le management, la formation de formateurs… J’ai poursuivi un troisième cycle au CELSA (Centre d’Etudes Littéraires et Scientifiques Appliquées) avec comme spécialité, l’argumentation et la négociation (sujet que j’apprécie tout particulièrement.)
Par la suite, j’ai travaillé dans le secteur bancaire (Suez) et dans l’automobile (Citroën, Peugeot, Renault, les équipementiers…) pour traiter de problématiques liées au management, aux conflits, à la négociation… Ma mission consistait à dégager des solutions internes face à des crises entre la Direction, le personnel ouvrier et les syndicalistes. À cette époque, la France et les entreprises ne savaient pas comment se positionner vis-à-vis des salariés étrangers. C’est dans ce contexte que j’ai créé (avec des amis) un institut de formation pour aider les salariés mis en marge à mieux s’intégrer, notamment par une meilleure connaissance de la culture et de la langue française. Mon objectif était de faire prendre conscience aux managers qu’ils devaient également s’occuper « des mains » qui travaillaient pour éviter de graves problèmes structurels dans l’entreprise. J’ai cherché à introduire la notion de travail à visage humain. J’ai longtemps œuvré en France et au Maroc sur ces sujets.
Les choses n’ont pas encore suffisamment évolué, selon moi, mais c’est mon « cheval de bataille. »
Puis, à un certain moment, j’ai souhaité revenir à mes premiers amours, à savoir, le travail sur l’encadrement et les relations humaines : c’est ce que je suis en train de faire, notamment avec l’équipe de SYMATOP et l’outil TopProfil ©.

Quelle est votre vision du management ?
C.C. : Dans mon activité, j’ai beaucoup travaillé sur la différence entre pouvoir, autorité et commandement. J’ai fondé mes propos et mes exercices sur ces 3 notions : si l’on a beaucoup plus de pouvoir que d’autorité, le commandement va être un problème et ne résistera pas. En revanche, si l’on a que très peu de pouvoir, mais une grande capacité à commander les autres, le cadre s’étiole et l’entreprise ne sait pas s’en servir. Ces trois aspects offrent des corpus très précis et sont relativement simples sur le plan philosophique, toutefois, ils sont difficiles à mettre en pratique.
Ainsi, pour moi, le management tourne autour de cela, parce que la façon de commander va dépendre du pouvoir que l’on a, de l’autorité personnelle et des capacités internes dont on dispose.
Dans cette ère où l’argument d’autorité se délite, il est important que l’encadrement travaille cette question, réfléchisse sur la société, sur les relations interpersonnelles, analyse ses capacités effectives, ses motivations personnelles. …
Dans un monde qui se veut un peu technicien, voire même techniciste, dans un monde globalisé, la différence se fera par les hommes et la qualité des équipes. On redécouvre le facteur humain comme facteur déterminant à égalité de la technique, à égalité des sciences.

Comment définiriez-vous le terme de « philosophie » ?
C.C. : La définition traditionnelle de la philosophie, c’est « l’amour de la sagesse ». Cependant, aujourd’hui, « sagesse » est un mot qui effraie bon nombre d’entre nous, car il est souvent associé à la notion de « vieillesse. »
La philosophie, c’est aussi la recherche de vérité, non pas simple et tangible, mais complexe, sociologique, anthropologique … La philosophie permet de réfléchir à des réalités communes sur lesquelles nous pouvons nous fonder… C’est une recherche éternelle, Sénèque disait : « On apprend toute la vie à vivre. »
Mais si on ne se base pas sur la sagesse d’une philosophie réfléchie, on va vers des idées reçues, des irréalismes, des idéologies, comme cela s’est produit avec l’Empire Soviétique ou avec le nazisme… Dès que l’on ne fait plus de philosophie profonde, on est face à des problèmes de pouvoir.
La philosophie, c’est également la recherche de finalité. C’est une réflexion sur l’homme, sur la personne, sur le travail, sur les sciences et les techniques… En même temps, c’est son caractère généraliste qui rebute les gens. Cette discipline est tellement large, tellement vaste qu’ils ne savent pas comment l’utiliser, comment l’appliquer. Ils en arrivent même à la confondre avec la morale, la religion… Alors que la philosophie, c’est une discussion sur tout le réel.
Elle ne doit pas devenir une option dans les écoles, car c’est comme si la culture en devenait une. Les individus finiraient par devenir des robots !
La philosophie apprend à réfléchir, à douter, à questionner le monde, à raisonner…

Pensez-vous que cette discipline est compatible avec la définition et les pratiques du management ? Et avec celles de l’entreprise ?
C.C. : Non seulement, c’est compatible, mais c’est essentiel : un coach ou une personne qui travaille en relation avec le management a nécessairement des fondements philosophiques. Décrire les mécanismes -c’est le cas de la psychologie ou de la sociologie- ne suffit pas : l’homme a toujours eu besoin d’aller plus loin. Il en va de même pour le management, où il est fondamental de voir ce qui est bon pour les personnes.
Par ailleurs, la célèbre maxime de Socrate et de Platon, « Connais-toi toi-même » représente, selon moi, l’une des problématiques fondamentales du management : le management sans connaissance de soi et des autres n’a pas grand intérêt.
Je pense que le management dépourvu de philosophie, de culture, serait un management sans idées, sans questions, sans recherche du meilleur pour l’individu : ce serait une sorte de management mécanique, désincarné, et qui instrumentalise les hommes.

Selon vous, est-il possible d’intégrer cette discipline, souvent considérée comme trop abstraite, dans le monde du travail ?
C.C. : Tout ça dépend de la manière dont on perçoit l’homme dans le travail. Les questions que pose la philosophie ne sont pas si abstraites que cela : on ne peut pas séparer la production technique des gens qui la fabriquent… Sinon on en arrive à un genre d’hérésie, de civilisation puérile de loisirs où les gens s’ennuient au travail. On ne peut pas travailler 7 heures, 8 heures, 12 heures par jour, uniquement pour le gain.
Lors d’une mission sur le problème de l’enrichissement des tâches, j’ai rencontré des employés qui m’ont dit : « Moi, je n’ai pas besoin d’être enrichi, je travaille déjà beaucoup chez moi, suffisamment ici et j’ai besoin que l’on me laisse tranquille ! Mon travail, je le fais de façon automatique. »
On doit penser à une philosophie du travail, on doit réfléchir sur la personne pour qu’elle ne devienne pas elle-même une machine.

Certains coachs et consultants utilisent la fameuse technique de « la maïeutique » ? Que pensez-vous de cette méthode, notamment lorsqu’elle s’applique au management ? Vous arrive-t-il d’y avoir recours ?
C.C. : Pour moi, maïeutique et pédagogie sont indissociables (maïeuo signifie « accoucher » en grec). Cette technique, utilisée par Socrate (dont la mère était « sage-femme »), consistait à faire réfléchir le disciple, uniquement en lui posant des questions, pour qu’il trouve en lui-même les solutions.
Le coaching est un éternel « accouchement de l’esprit. » Cela peut-être oral ou écrit, l’important, c’est de faire réfléchir l’individu d’abord sur lui-même et ensuite sur les autres.
Toutefois, il faut des outils, des méthodologies pour aller plus loin dans la connaissance personnelle, dans les questions, dans les résonances individuelles et collectives. Ainsi, par exemple, l’outil TopProfil© est une interrogation constante et positive où l’individu se pose 56 questions et se demande intérieurement s’il apprécie ou non tel ou tel type d’activité. Cet auto-questionnement s’apparente à de la maïeutique en ce sens que la personne doit choisir quelle pondération et quelle importance elle accorde à ses comportements.
Dans le travail que je réalise avec les cadres et le management, j’utilise fréquemment cette méthode en les faisant s’interroger sur la manière de se concerter, de confronter les idées, de chercher des solutions communes, de convaincre, de négocier… Toutes ces notions-là sont des phases de découverte collective. Pour que les individus acceptent les compromis, les consensus, il faut leur fournir des pistes de réflexion, créer un langage commun et des réalités communes… Les idées viennent des réflexions.
Dans une entreprise, ce sont les questions et la réciprocité des questions qui témoignent de la liberté des échanges. S’il n’y a pas cette liberté de l’autre, cette liberté d’expression, on gâche les réelles capacités de la personne.

Pour vous, que peut apporter la philosophie aux entreprises et au management ? Peut-elle permettre de trouver des solutions appropriées ?
C.C. : La philosophie est fondamentale pour réfléchir sur les problèmes humains. Mais attention, je me réfère ici à une philosophie « digérée ». Il ne s’agit pas de dire : « Aristote disait que …, Qu’en pensez-vous ? ... »
Je vais vous donner un exemple précis : la motivation des salariés.
Les américains ont récemment publié une étude qui montre que le management par le stress donne de moins bons résultats qu’un management centré sur les personnes, leur bien-être et le respect de leurs aspirations.
Ainsi, un projet mené par une seule personne sous pression sera souvent nettement moins bien abouti qu’un projet conduit par une équipe qui se connaît, qui s’entend, qui communique de manière informelle…
Par conséquent, ne pas s’occuper de la fragilité des individus et entretenir le mythe du surhomme que rien n’émeut, c’est se mettre des œillères, ne pas respecter les gens et leur rythme. Il faut s’intéresser au profil des individus, leur apprendre à mieux se connaître, à mieux connaître les autres, à mettre des mots sur les choses…
C’est du management, mais cela fait également partie d’une philosophie générale et d’une sociologie des groupes.
Dans les négociations et les rapports de force, comme par exemple les réunions du Comité d’Entreprise ou les réunions de Représentation du Personnel, ils ne parviennent pas à s’écouter parler alors que l’objectif de ces réunions est de réfléchir ensemble à des solutions : il y a un manque de sagesse qui nuit à l’efficacité individuelle et collective.
Récemment, j’ai travaillé avec des syndicalistes et je leur ai restitué leur TopProfil : « Voilà quelles sont vos préférences comportementales et voilà la façon dont vous allez attaquer le problème. La personne face à vous fonctionne différemment et va attaquer le problème autrement. Donc, allez-vous tenir compte de ce qu’elle pense ou bien souhaitez-vous avoir à tout prix raison, mais tout seul ? »…
Dans ce type de contexte, le véritable problème, c’est de parvenir à avoir une réalité commune : si on reste dans sa réalité sans accepter d’entrer dans celle de l’autre, rien n’avance.
La motivation, la gestion du stress, la négociation, la constitution d’équipes de travail, la gestion de crise et de conflits, la recherche de solutions, la diversité culturelle, la synergie dans le groupe …, sont des questions philosophiques que l’on aborde obligatoirement de manière très approfondie, lorsque l’on s’occupe de management.

Pour quels types de problématiques, les entreprises ont-elles recours à la philosophie ? Pouvez-vous nous donner des exemples ?
C.C. : Certains chefs d’entreprise, lors de colloques importants font appel à des philosophes pour traiter de sujets tels que « qu’est-ce que vous pensez des rapports de force ? » ou « l’homme dans la mondialisation. »…
Il peut y avoir également des réflexions sur les problèmes de perte de proximité : comme les individus n’ont plus de voisinage, cela rejaillit dans l’entreprise qui se voit investie d’un rôle presque éducatif : réapprendre aux personnes à se côtoyer, à se discipliner, à faire preuve de politesse, à vivre ensemble…
J’ai travaillé sur des problématiques interculturelles, notamment au Maroc : l’encadrement ne parvenait pas à faire avouer des erreurs aux salariés de cultures différentes. Ce n’était pas un problème de mensonge, mais un problème de culture, de peurs liées aux représailles. Dans ces situations, la philosophie permet de réfléchir plus profondément pour découvrir les causes réelles et non apparentes.
Les encadrements marocains, anglais, français… doivent faire attention à la façon dont ils vont animer les équipes composites.
Tout ce qui est complexe nécessite une réflexion un peu éclairée. L’interculturel est très intéressant, car à l’ère de la mondialisation, nous allons approcher différents schémas mentaux. Cela semble plus sociologique que philosophique… Toutefois, la philosophie permet de réfléchir sur l’homme quelle que soit sa nationalité, quelle que soit sa culture… Comment la culture influe-t-elle sur les comportements ? Comment la religion influence-t-elle les individus ? Comment les codes moraux sont-ils perçus dans telle ou telle culture ?
Toutes ces questions sont autant de réflexions qui sont primordiales dans notre monde totalement bouleversé, globalisé et en crise.

Quelles sont les limites de la philosophie en entreprise ?
C.C. : Comme je l’évoquais précédemment, la philosophie fait peur aux gens : ils la perçoivent souvent comme une discipline trop compliquée, trop abstraite, « trop planante » … Ils se représentent ses concepts et pas ses applications dans le quotidien.
Par ailleurs, certaines sectes ont détourné l’usage de la philosophie à des fins de propagande, à l’occasion de formations ou de séminaires : ils proposaient des schémas de management à connotations sectaires… Ceci a nourri une méfiance de la part des entreprises et du grand public à l’égard des méthodes liées à la philosophie.
Le mot « philosophie » doit être employé avec parcimonie et précaution selon les contextes, car il arrive que certaines personnes l’associent à la notion « d’idéologie. »
C’est regrettable, car la démarche philosophique est très prégnante : elle permet de développer un sens critique, de douter de ce que l’on entend, de raisonner, d’avoir une liberté d’esprit…
Je pense que les limites à son utilisation sont souvent perceptuelles.
Par conséquent, pour la pratiquer, il ne faut pas abuser de termes abscons et inutiles. Il faut travailler sur les questions liées, notamment aux rapports sociaux actuellement complexes dans les entreprises, aux problèmes de crises, de conflits, de changement et d’adaptation… Il faut que les gens prennent le temps de réfléchir à leurs conditions et à celles des autres.

Comment voyez-vous évoluer ce « mariage » entre philosophie et entreprise ? Pensez-vous que cela va se généraliser ? Les managers vont-ils tous devenir des philosophes ?
C.C. : Selon moi, « ce mariage » s’effectuera par l’intermédiaire des consultants et des coachs qui travaillent avec les managers.
Dans nos métiers, il est indispensable d’avoir un regard confiant sur le monde, une sensibilité philosophique. Il faut croire en l’homme pour comprendre ses comportements et l’aider à se perfectionner… Il faut éviter la cassure entre l’individu et son travail.
Tous les jours, nous pouvons œuvrer dans ce sens sans mettre en exergue le terme « philosophie », comme un sésame.
Je crois que la philosophie, c’est beaucoup plus une attitude, une manière de penser, une culture et surtout un état d’esprit de recherche approfondie des finalités.
Actuellement, il y a une volonté de réflexion, tant de la part des salariés que de leurs Directions. Il y a également beaucoup de penseurs et la philosophie est de moins en moins sectorisée…
La mondialisation va certainement véhiculer des influences philosophiques différentes : par exemple, le bouddhisme en Chine peut nous apporter une autre vision du monde…
De plus, les pays émergents vont nous confronter à de nouvelles problématiques : il va falloir revenir à des valeurs communes équilibrées… Et je suis convaincu que la philosophie peut nous aider à cela.

Christian COMTE prône une maïeutique managériale fondée sur la liberté, le dialogue et la connaissance de soi.
À la fois inspirée de la sagesse antique et éminemment novatrice, cette vision humaniste et salvatrice du management nous renvoie à l’essence même de l’entreprise : les hommes, tels qu’ils sont, avec leurs forces, leurs faiblesses, leurs différences, qui oeuvrent à la faire prospérer.
Le témoignage de Christian COMTE, son regard sur le monde et sa grande expertise en philosophie, en Ressources humaines et en consulting nous évoquent cet adage de Saint EXUPERY : « Le plus beau métier d’homme est le métier d’unir les hommes. » Serait-ce le défi des manager de demain ?