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Témoignage de Pierre-Yves RACCAH : Communication, langues et connaissances. Que traduisent nos discours ?

Pierre-Yves RACCAH est chercheur au CNRS, Directeur de recherche à l’Université de Limoges et à l’Université de Paris 3 (Sorbonne Nouvelle), et membre du CeReS (Centre de Recherche en Sémiotique de Limoges), où il anime les recherches en sémantique.
Ses travaux portent, d’une part, sur la sémantique des langues, et d’autre part, sur la capitalisation des connaissances. Il est concepteur d’une méthode sémantique pour le recueil et la gestion des connaissances.
Son témoignage, ponctué d’exemples pertinents, fait l’apologie d’une communication « responsable » et porteuse d’un message. Son approche sémantique et philosophique de la communication nous apporte un regard neuf sur cette discipline souvent galvaudée.
Pierre-Yves RACCAH nous montre comment nos discours trahissent nos pensées, nos connaissances, nos opinions...

Qu’est-ce qui vous a conduit à devenir sémanticien ? Pouvez-vous nous dire quelques mots sur les recherches que vous menez en sémantique ?

Pierre-Yves RACCAH : Ma formation initiale était scientifique : j’ai enseigné les mathématiques durant 7 ans, puis la programmation logique. Par la suite, je suis devenu linguiste et sémanticien, mais j’ai été sémanticien avant d’être linguiste, avec pour objectif de faire progresser la sémantique des langues et d’accroître le champ de ses applications : c’est une discipline très intéressante, car elle reflète la structuration de nos connaissances.
Depuis de nombreuses années, l’objet de mes travaux porte essentiellement sur les rapports entre langues et idéologies, langues et connaissances. En effet, les langues ne sont pas que des systèmes symboliques, elles sont également des outils de gestion des connaissances. J’analyse l’implicite du discours des individus pour mettre en évidence leurs points de vue, leurs idéologies, (adhésion/oppositions idéologiques…), leurs connaissances : lorsqu’un individu s’exprime, il se dévoile inconsciemment sur sa manière d’appréhender le monde et, en étudiant ce qu’il dit, on en sait beaucoup plus que ce qu’il pense avoir dit.

Comment définiriez-vous les notions de communication, de langue et de connaissance ?

PYR : Concernant la notion de communication, il y a deux erreurs fondamentales dans lesquelles la mode actuelle n’a pas manqué de tomber. Cette mode prône une sorte de déification de la notion multiforme et nébuleuse de communication : (i) elle oublie que la communication est une relation ternaire (on communique quelque chose à quelqu’un) ; et (ii) la conception générale de la communication est fondée sur un modèle dont on sait depuis longtemps qu’il est erroné.
(i) On parle beaucoup de communication, on trouve des services dédiés à la communication dans toutes les grandes entreprises, mais l’on ne se pose que très rarement la question de savoir s’il y a quelque chose à communiquer. Ce besoin impérieux de communication est artificiel et surtout dangereux, parce qu’il a des conséquences éthiquement négatives : ainsi, par exemple, les entreprises consacrent un budget énorme à ce qu’elles appellent « la communication » (budget qui leur est remboursé largement par leurs clients…), mais lorsqu’un client téléphone à un service d’une telle entreprise, il ne s’adresse jamais au même interlocuteur, il n’y a jamais de responsable… Or, on ne peut dire qu’il y a véritablement communication que lorsque le locuteur (celui qui parle) prend la responsabilité de ce qu’il dit : si l’on n’a plus de locuteur garant des réponses qu’il nous fournit, on ne peut plus parler de communication entre êtres humains.

(ii) La conception générale de la communication langagière, que cette mode considère comme allant, de soi est fondée sur un modèle conçu à l’origine pour la transmission du signal, modèle repris et modifié en profondeur par le linguiste Jakobson (cette conception et, très souvent, attribuée à Jakobson, qui doit se retourner dans sa tombe, car son apport partait de la constatation de l’insuffisance du modèle en question…).
Elle est très utile aux ingénieurs des télécommunications, mais il est inexact de considérer que la communication humaine fonctionne de cette façon : lorsque qu’un émetteur s’exprime, il n’y a pas de transmission de contenu, mais une diffusion d’ondes qui stimulent notre esprit pour construire du sens. C’est donc le récepteur qui construit du sens. Par ailleurs, le locuteur lui-même ne sait pas avec précision ce qu’il va dire, tant qu’il n’a pas commencé à parler : l’idée d’un message préexistant à la communication est donc erronée.
En ce qui concerne les rapports entre langues et connaissances, je me limiterai, pour l’instant, à rappeler que les langues ne servent pas seulement à communiquer : elles servent aussi à penser.

Quelle est l’influence des mots sur les individus ?

PYR : Les discours nous imposent des points de vue et il nous est impossible d’échapper à ces phénomènes-là : Nous ne pouvons pas ne pas comprendre, ce que nous sommes capables de comprendre.
Ainsi, lorsqu’un individu déclare : « Claude est une femme, mais elle n’est pas bête », cela signifie implicitement qu’il considère habituellement que les femmes sont moins intelligentes que les hommes. En prononçant cette phrase, il nous oblige à admettre son point de vue durant le temps de compréhension de son énoncé. C’est précisément cela qui nous met en colère, si nous ne partageons pas son opinion.
Les mots agissent sur les individus, en ce qu’ils constituent un cadre de leur pensée, cadre déterminé par la communauté linguistique à laquelle les individus appartiennent. Mais les individus ont également un pouvoir, indirect, sur leur langue, en ce sens que cette langue évolue sous l’influence sociale de la littérature (on connaît, par exemple, l’influence importante de l’œuvre de François RABELAIS sur la langue française), mais aussi sous l’influence de discours ayant eu une certaine audience dans la société (discours politiques, par exemple).

Fort de votre expérience, quelle est votre vision de l’évolution du langage et de la gestion des connaissances ?

PYR : Les langues naturelles sont acquises au contact de la parole, elles sont fabriquées par les sociétés et non par les hommes. Ces derniers n’ont donc qu’une influence indirecte sur les langues.
À l’inverse, le langage est créé, adapté et adopté par les individus.
Ainsi, l’Espéranto est, à l’origine, un langage conçu à la fin du XIX° siècle pour faciliter la communication entre des personnes de langues différentes. Dans un premier temps, ce système de signes ne pouvait pas être considéré comme une langue, puisque il était conçu consciemment par des individus, et était appris et non pas acquis. Mais, par la suite, des communautés ont commencé à l’utiliser régulièrement, et des enfants nés dans ces communautés ont acquis ce système qui a constitué leur langue maternelle. L’Esperanto est donc un exemple de langage devenu une langue ; il est actuellement parlé par près de 2 millions de locuteurs répartis dans le monde entier.
D’autre part, l’évolution de la manière dont l’esprit humain gère ses connaissances influence la faculté de langage. Cette influence se manifeste déjà, par exemple, en ce qui concerne la modalité perceptive de l’écrit. Ainsi, alors que, de nos jours, bien des gens lisent sans avoir à transiter par une représentation phonologique des textes (sans ‘se prononcer’ pour eux-mêmes les énoncés correspondants), au Moyen-Âge, lorsque des personnes parvenaient à lire un écrit sans le dire à haute voix et sans bouger les lèvres, ils étaient accusés de sorcellerie.
De la même manière, les abréviations que l’on trouve dans les SMS témoignent peut-être d’une évolution des langues, mais n’indiquent pas nécessairement une évolution de la faculté de langage : ce n’est que dans quelques décennies que l’on pourra en juger.

En tant que membre du CeReS et du CNRS, Directeur de recherches en Sémantique, à l’Université de Limoges, quels sont vos projets, vos rêves ? Comment souhaitez-vous faire et voir évoluer cette discipline ?

PYR : La sémantique est une science empirique et non pas une discipline spéculative, ni un simple recueil d’observations. Il est indispensable que les chercheurs tiennent plus compte de ce caractère scientifique et s’attardent moins à la mise en place d’un corps de doctrine d’une philosophie du langage dogmatique, que l’on prétendrait valider par la constatation que ces doctrines seraient compatibles avec des observations choisies, arrangées et interprétées par les chercheurs eux-mêmes. Je souhaite que l’on généralise la pratique d’une théorisation fondée sur des observations et testée par des expérimentations ; qu’il y ait au moins autant d’expérimentations que d’observations pour faire avancer la théorie. Par ailleurs, comme pour les autres domaines scientifiques, il est nécessaire que la sémantique s’applique à tous les domaines possibles : gestion des connaissances, stratégie, marketing, analyse de l’implicite du discours (par exemple, lors d’interrogatoires policiers…).

Comment voyez-vous la communication de demain ?

PYR : La communication humaine est un moyen de manipuler les points de vue des autres. Tant que les modèles populaires de la communication, cautionnés par les communautés (plus ou moins) scientifiques, n’intégreront pas, dans les modèles communicationnels humains, la responsabilité des communicants à l’égard de ce qu’ils communiquent, c’est-à-dire, tant que ne prédominera pas une conception manipulatoire de la communication, les dérives périlleuses auxquelles on assiste depuis quelque temps s’amplifieront et la déshumanisation de l’humanité sera inévitable.
Pour que les individus retrouvent un rôle dans leurs sociétés, pour que les sociétés soient, à nouveau, au service de l’humanité, il est indispensable que les individus assument à nouveau la responsabilité de ce qu’ils communiquent. Pour cela, il est nécessaire (mais pas suffisant) qu’ils cessent de se représenter la communication comme une simple transmission de signal, et, a fortiori, les modèles scientifiques de la communication devront renoncer à réduire cette dernière à une simple transmission. Ils pourront alors tenir compte du point de vue subjectif du communicant sur ce dont il parle.
De nombreuses approches intégrant ces réflexions sont possibles en sémantique des langues humaines. J’en propose une (parmi toutes celles qui seraient possibles), pour laquelle des modèles descriptifs ont été développés. Avec ces modèles, on parvient à décrire la manière dont les langues –d’une part– et, d’autre part les connaissances, les croyances, les idéologies, etc., contraignent l’interprétation et la compréhension. Il est essentiel, quelle que soit l’approche, quels que soient les modèles utilisés, d’expérimenter ces approches et ces modèles de manière très rigoureuse, afin que ces disciplines, comme la sémantique ou la sémiotique apportent à l’étude de la communication un nouveau souffle indispensable tant du point de vue de l’évolution de la science, que de celui de l’évolution de l’humanité…

Le témoignage de Pierre-Yves RACCAH expert en sémantique nous éclaire sur la notion de communication et nous fournit des pistes précieuses pour l’aborder de manière plus didactique.
Selon lui, la généralisation abusive de cette discipline l’a transformée en une notion disparate où s’entremêlent et coexistent « … des trains et des autobus, des télégraphes et des chaînes de télévision, des petits groupes de rencontres, des vases et des écluses, et bien entendu une colonie de ratons laveurs, puisque les animaux communiquent également… » (Yves WINKIN, La Nouvelle Communication).
Souvent vidée de son sens et égarée dans les rumeurs incertaines de tout ce qu’elle recouvre, on ne parvient plus à écouter ce qu’elle est sensée nous apprendre. On la détourne souvent de sa signification initiale et de son véritable objectif : « la mise en commun ».
Le témoignage enrichissant de Pierre-Yves RACCAH nous rappelle ce précepte d’Emile BENVENISTE, « La langue est système commun à tous ; le discours est à la fois porteur d’un message et instrument d’action. »