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Témoignage d’Eugène BERG, ambassadeur de France sur l’empathie multiculturelle

Eugène BERG, éminent ambassadeur de France nous relate avec éloquence ses missions diplomatiques dans des contrées éloignées. Il retrace ses expériences, ses rencontres avec d’autres cultures, d’autres valeurs et d’autres modes de vie. Ses nombreux voyages, ponctués d’anecdotes et scandés par ses explorations littéraires, philosophiques et intellectuelles, témoignent de sa grande ouverture aux autres continents, cultures et au monde. Un parcours riche et diversifié, nourri par la connaissance livresque, une grande observation des individus et une curiosité insatiable qui nous montrent la nécessité de partir à la découverte du monde. Ceci afin de comprendre, partager et échanger avec nos semblables pour construire avec eux tout ce qui constituera, et constitue, d’ores et déjà, notre village planétaire, pressenti avec tant d’acuité par le grand spécialiste canadien de la communication, Marshall Mac Luhan, au début des années 1970.

Pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours et de votre fonction d’ambassadeur de France ?

Eugène BERG : « Tout d’abord, j’ai eu la chance de bénéficier d’une diversité culturelle grâce à mes aïeux depuis 4 générations : j’ai une culture russe, germano-balte, un peu écossaise et polonaise. Ce qui a déterminé mon intérêt constant à l’autre, aux langues, cultures, expressions sociales et artistiques d’autrui.

Je parle couramment 5 langues : l’anglais, le français, l’espagnol, le russe, l’allemand et j’en comprends environ 3 ou 4 autres.
Ce qui est selon moi la première clé : Un citoyen du monde devrait connaître au moins 3 langues étrangères. Deux bien, dont nécessairement l’anglais, la troisième passive. Cela me paraît un véritable impératif pour être adapté à cette ère globale de l’interculturel, du multiculturel et de la mondialisation.
Parler la langue d’un pays signifie évidemment connaître son histoire, sa culture, sa psychologie sociale et individuelle : on ne peut pas pratiquer une langue sans avoir une empathie et une connaissance, soit en ayant vécu dans ces pays, ce qui est mon cas, soit en ayant voyagé, étudié…
Parler la langue d’un pays nécessite également un don d’imitation, une disponibilité pour s’imprégner de l’accent, de la gestuelle, de son rythme respiratoire …
Lorsque j’étais ambassadeur, je commençais toujours et finissais pratiquement tous mes discours dans la langue du pays en m’entraînant pour adopter la bonne intonation, l’accent adéquat… Cela me garantissait immédiatement la sympathie et la confiance de mon auditoire. Sourire et empathie permettent d’entrer dans la mentalité de l’autre et d’apprendre beaucoup de choses.

La seconde clé se situe dans l’excellent ouvrage de Gabriel Wackermann, Géographie des civilisations, où il définit 11 ères de civilisation.
Sur ces 11 ères, j’en connais presque 10 et j’ai vécu dans 8 (Etats-Unis, Canada, Mexique, Afrique, Russie, Europe, Polynésie…) Aucune ne m’est totalement étrangère.
Ainsi, sur les 231 territoires recensés dans l’Atlas économique du Nouvel Observateur (c’est-à-dire les pays indépendants ou membres de l’ONU et territoires comme la Guadeloupe, la Martinique, la Polynésie…), j’ai séjourné, visité ou je suis passé dans près d’une centaine de pays et de territoires, comme Guam, l’île de Pâques, Honolulu sans parler d’Andorre, San Marino, le Lichtenstein. Chaque séjour a été préparé et étayé par des livres, des articles, parfois des conférences …
Par exemple, lorsque l’on m’a invité à enseigner une semaine à l’ENA de Mauritanie, je me suis constitué auparavant un regard sur les tribus, sur les populations noires, arabes, je me suis renseigné auprès de sociologues afin d’obtenir un maximum d’informations. J’ai toujours procédé de la sorte pour chaque pays en alliant la connaissance livresque, historique, culturelle et les expériences, la connaissance des individus … Ce fut le cas de bien de pays africains ou latino américains.

J’ai donc une approche linguistique, culturelle, historique, religieuse qui exprime un parcours empli de rencontres et qui est en éveil constant sur les cultures, les langues et les structures mentales. On ne parle pas avec un mexicain comme on parle avec un chinois : les uns, il faut les écouter, les autres, il faut les susciter… Ce qui me semble fondamental, c’est de parvenir à entrer dans les codes culturels et linguistiques de l’autre, de prendre en compte ses spécificités, son langage… »

Au cours de vos différentes missions diplomatiques, vous avez occupé des postes à Windhoek, à Mexico, à Leipzig …, d’où vous vient cette capacité d’adaptation à d’autres cultures, d’autres formes de pensée… ?

Eugène BERG : « Je vais vous citer d’emblée cette phrase de Carlos GHOSN, grand manager à l’international, lors d’une conférence : « Si vous n’aimez pas le pays dans lequel vous travaillez, si vous y êtes par obligation ou pour des raisons financières, vous ne pourrez pas réussir. Si on sent, chez vous, de l’affection pour le pays et sa culture, on vous passera vos erreurs. Au Japon, il faut être japonais, en Allemagne, allemand, en Italie, italien, etc. » C’est la base, cela doit servir au recrutement et à la formation.

Mon expérience m’indique qu’il serait fondamental de proposer aux candidats à l’expatriation des stages d’incubation pour apprendre la langue, l’histoire, et s’imprégner de la culture.
Certains de mes collègues américains étaient nommés en Chine pour une période de 3 à 4 ans et passaient auparavant un an dans les universités chinoises.
Plus on prépare, plus on fait des investissements en amont, plus on est efficace et plus le taux de moindre rentabilité est bas.
Je suppose qu’il y a beaucoup de choses à faire là-dessus du fait de l’expatriation, du transculturel, de la globalisation et de la mondialisation. Soyons clairs : tout ceci n’est pas du tout facile à mettre en œuvre, sera coûteux, mais devrait s’avérer bénéfique à long terme.
Il faut développer tout cela, car si l’on ne s’adapte pas, si l’on se crée des résistances, on se met en situation d’échec.
Il y a de cela une trentaine d’années, je lisais un article dans l’Economist de Londres, cet hebdomadaire d’excellence, qui expliquait les difficultés rencontrées au cours des années 1970 pour recruter des ambassadeurs américains pour l’Afrique, car bon nombre de leurs épouses étaient peu désireuses de les accompagner. Les choses ont bien évolué depuis, heureusement. Mais n’y avait-il pas alors des préjugés et une supériorité culturelle occidentale au niveau économique qui ont porté tort : chacun possède une richesse fantastique, même si les niveaux de développement sont différents.
Lorsque j’étais dans le Pacifique, je me rendais souvent dans les Etats insulaires où l’on m’accueillait de manière remarquable : on me percevait comme le blanc, l’occidental, l’homme riche… J’allais dans les villages, tout le monde était là : les grands parents, les parents, les enfants… Ils m’installaient sur un fauteuil comme un véritable sage ou un roi et eux, ils s’asseyaient par terre. Je leur disais : « Vous me placez là, mais moi, je ne suis pas supérieur à vous. Je viens vous apporter et vous m’apportez tout autant. » Je leur exprimais la fierté que j’éprouvais à être auprès d’eux : « Vous avez l’esprit de la communauté, de la convivialité… Ce n’est pas de la démagogie, c’est la réalité : nous nous avons effectivement une expérience technologique, une richesse matérielle, mais vous, vous avez gardé cette sympathie, cette générosité, cette culture, cette chaleur… »

D’après moi, la capacité d’adaptation, le nœud de l’échange interculturel et la capacité de comprendre son prochain (ce qui est l’approche de l’ethnologue - après tout, on fêtera, cette année, le centenaire du plus grand d’entre eux, Claude Lévi-Strauss -) résident dans le fait de reconnaître la dignité, l’unicité et la valeur de l’autre sans démagogie, sans artifices, sans arrogance, sans vouloir « vendre » ou « imposer » quoi que ce soit… Toutes les sagesses grecques, orientales, « premières » reposent là-dessus… Nous avons des parcours différents, mais nous possédons l’égale dignité.
Et c’est à nous de trouver cette capacité d’échange, et d’empathie avec nos interlocuteurs pour bâtir une entreprise. C’est un processus de construction et de plus en plus, on construit dans les grands groupes avec des nationalités différentes, des cultures, des religions, des modes alimentaires distincts… »

Avez-vous rencontré des difficultés particulières d’acculturation∗ lors de certaines prises de fonction ?

Eugène BERG : « J’ai été confronté aux freins et difficultés que l’on peut rencontrer lors de toute prise de fonction. On n’a pas toujours le temps de mieux connaître son environnement, son équipe, son entourage, or il convient d’agir vite.
Dans votre comportement public et privé, vous devez vous adapter et il est donc fondamental de s’intéresser et de bien connaître le pays, sa structure, sa mentalité… Il faut s’informer pour minimiser les « gaffes » culturelles et savoir les gérer, les affronter par l’humour, l’autodérision …
Personne n’est à l’abri d’une difficulté et heureusement que l’on en rencontre, car elles nous permettent d’apprendre : le monde n’est pas uniforme, les sociétés sont complexes. Si nous étions tous identiques, il n’y aurait plus de richesse.
On peut parer à ces maladresses en effectuant des stages d’acculturation en amont, en restant en éveil permanent, en se montrant toujours humble et à l’écoute de l’autre. Tout cela, chacun devrait pouvoir le faire.
De même, chaque société doit surmonter des tensions, des conflits, des obstacles : il faut en tenir compte et rester attentif. »

Dans le monde actuel, que pensez-vous de la mondialisation (impact sur les individus, sur l’économie, sur notre adaptabilité …) ?

Eugène BERG : « Ma perception est la suivante : chacun porte en soi plusieurs identités constituées et constamment enrichies en fonction de ses origines, de son parcours, de ses expériences...
Il y a donc une grille de lecture à quatre ou cinq niveaux : le premier niveau représente le lieu d’origine, le territoire, la région où l’on se situe. Par exemple, en France, on peut se sentir alsacien, basque, breton, corse, savoyard… ou se rattacher de près ou de loin à cette filiation.
Le deuxième niveau correspond à la nationalité française, italienne, anglaise, chinoise, japonaise…
Au troisième niveau, on est européen, asiatique… et au quatrième niveau on est citoyen du monde.
Ce sont les quatre niveaux de ce que j’appelle l’horizontalité et ensuite, la lecture verticale exprime les croyances, les idéologies : on est protestant, musulman, juif, athée, agnostique…
Cette grille est une matrice et j’en ajoute une troisième, celle de l’évolution. Je tire cela de la pensée de Teilhard de Chardin, aujourd’hui quelque peu tombée en désuétude ; l’alpha et l’oméga, l’évolution créatrice ; la noosphère.
C’est une manière d’appréhender le monde et je considère qu’il faut percevoir ces différents niveaux.

Pour évoluer, il me semble indispensable de parler trois langues, de passer au moins un an à l’étranger…
C’est ainsi qu’il faudrait se situer par rapport à cette globalisation : la mondialisation se superpose aux identités. Elle doit enrichir celui qui est moins préparé.
En ce moment, nous nous trouvons dans une phase de repli, mais loin de nous l’idée de nous endormir ! »

Que pensez-vous de la flexibilité des pays émergents sur les marchés économiques par rapport à nous européens, américains…, qui rencontrons des problèmes pour nous réformer ? Quels sont vos souhaits, vos rêves ?

Eugène BERG : « Je considère qu’il y a sept grands groupes qui vont être les acteurs principaux du monde de demain : les Etats-Unis, la Chine, le Japon, l’Inde (qui va rattraper le Japon en 2025), l’Europe, la Russie et le Brésil. Ensuite, on peut en discuter, ce sera le Mexique. Parlera-t-on de Mexicamerica ? Que deviendra l’Indonésie, l’Afrique du Sud, le Nigeria ?
On pourrait aussi parler de la Corée du Sud, qui, nous dit-on, a dépassé la France dans le domaine des nouvelles technologies… Mais, c’est là un autre débat.
Actuellement, on assiste au phénomène de rattrapage historique : la Chine efface les deux siècles qui ont succédé au Traité de Nankin de 1842, aux guerres de l’opium. L’Inde cherche à rattraper son ancien maître colonial britannique… Tata rachète Jaguar.
Et nous ne sommes qu’au début du processus, cela ne se cantonnera pas seulement à la Chine et à l’Inde : Le Brésil rattrape déjà son ancien maître colonial, le Portugal. Ce rattrapage, cette accumulation qui s’effectuent parfois au détriment des lois sociales, du respect de l’environnement, des mauvaises gouvernances se réalisera en une ou deux décennies. Mais bien des choses tendent à s’égaliser.
Il me semble que nous possédons encore beaucoup d’atouts : c’est à nous d’investir, de rénover les universités, les centres de recherche.
Heureusement, nous disposons d’une panoplie d’entreprises mondiales de premier plan dans de nombreux secteurs.… Je suis persuadé que la flexibilité va se répandre.

Cela dit, ce qui est fondamental, c’est la richesse de l’individu, sa capacité d’adaptation psychologique, sociale, l’évolution des normes, des outils, des techniques… Il faut s’appuyer sur notre culture, notre savoir-vivre, notre richesse humaine, nos traditions pour s’ouvrir, s’efforcer d’être les meilleurs, de parvenir à l’excellence.
L’idéal, ce serait, pour moi, que les individus puissent prendre tous les quinze ans une année sabbatique pour voyager, visiter le monde, réaliser un projet concret qui leur tient à cœur, étudier, acquérir de nouveaux outils … Ils apprendraient beaucoup dans les échanges, en s’ouvrant aux langues, aux cultures, aux religions...

Les jeunes générations font d’immenses progrès, je suis très confiant quant au devenir de notre société, car nous possédons les instruments, les entreprises… Tout cela doit nous inciter à l’ouverture, à nous montrer prometteurs et optimistes. »

Le témoignage captivant d’Eugène BERG recèle de précieuses clés pour comprendre ce qu’est la capacité d’adaptation, l’ouverture sur le monde et l’empathie.
Il nous incite à méditer sur ces notions fondamentales que sont la tolérance, l’acceptation des différences et le respect à l’égard de nos alter ego. Le récit de ses expériences insuffle le désir d’aller à la rencontre du monde pour ne pas en percevoir qu’une seule facette, pour mieux l’appréhender, appréhender les autres et s’appréhender soi-même.
Le parcours d’Eugène BERG, aventurier multiculturel, humaniste et intellectuel nous évoque cette phrase d’Alphonse de Lamartine : « Il n’y a d’homme plus complet que celui qui a beaucoup voyagé, qui a changé vingt fois la forme de sa pensée et de sa vie. » Et comment ne pas saisir au vol cette pensée de Michel de Montaigne, quintessence de la sagesse française « Il n’y a point d’honnête homme qui ne soit mêlé ».